HCME, CNJ, CSDM : quand les associations deviennent des escaliers politiques.

Au Mali, certaines organisations prétendent parler au nom de la jeunesse et de la diaspora. Mais derrière les discours officiels, les audiences avec les autorités et les grandes déclarations patriotiques, une question dérange : que produisent-elles concrètement pour ceux qu’elles disent représenter ?

Le Mali n’a jamais autant eu besoin d’organisations fortes, crédibles et utiles. La jeunesse fait face au chômage, à la précarité, à l’exode, à la drogue, au manque de perspectives et à une crise profonde de confiance envers les institutions. La diaspora, elle, continue d’envoyer de l’argent, de soutenir les familles, de porter une partie de l’économie nationale et de défendre l’image du pays à l’extérieur. Selon les données de la Banque mondiale, les transferts personnels reçus par le Mali représentaient encore 4 % du PIB en 2024.

Pourtant, ceux qui sont censés représenter ces forces sociales semblent souvent plus visibles dans les salons officiels que sur le terrain des urgences sociales. Le Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur, le Conseil National de la Jeunesse du Mali et, désormais, le Conseil Supérieur de la Diaspora Malienne posent une question centrale : sont-ils encore des instruments de défense des populations ou sont-ils devenus des plateformes de positionnement politique ?

 

Le HCME : une grande histoire, mais quel bilan concret ?

Le Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur, HCME, est né dans un contexte historique important. Il remonte à la Conférence nationale de 1991, avec l’ambition d’impliquer la diaspora dans le développement économique et social du Mali. Un article de Maliweb rappelle que le HCME est présenté comme une interface entre la diaspora et le gouvernement, consultée sur les questions migratoires, et qu’il comptait 64 démembrements au 31 décembre 2015.

Sur le papier, la mission est noble. Le HCME doit représenter, protéger, orienter, mobiliser et organiser les Maliens établis à l’extérieur. Mais après plusieurs décennies d’existence, la question du bilan devient inévitable. Où sont les grands projets structurants portés par le HCME pour la diaspora ? Où est le fonds d’urgence pour les Maliens en détresse à l’étranger ? Où est la plateforme publique d’assistance juridique ? Où est la cartographie des compétences de la diaspora ? Où sont les rapports accessibles au public permettant de savoir qui a été aidé, dans quel pays, avec quels moyens et pour quels résultats ?

Le problème n’est pas l’absence totale d’activités. Le HCME participe à des rencontres, à des cadres institutionnels et à des initiatives publiques. Mais le vrai problème est l’absence de résultats lisibles, mesurables et vérifiables par les Maliens eux-mêmes. Une organisation peut être reçue par les ministres, participer à des conférences et publier des communiqués. Mais cela ne suffit pas à prouver son utilité sociale.

La diaspora malienne n’a pas seulement besoin d’être représentée dans les cérémonies. Elle a besoin d’être protégée dans les moments difficiles : expulsions, arrestations, décès à l’étranger, exploitation des travailleurs migrants, perte de documents, difficultés de rapatriement, abus administratifs, problèmes de transferts d’argent et insécurité juridique des investissements au pays.

 

Le CNJ-Mali : représenter la jeunesse ou accompagner le pouvoir ?

Le Conseil National de la Jeunesse du Mali devrait être l’une des organisations les plus importantes du pays. Sa mission, rappelée par Studio Tamani, est de créer un cadre de concertation, d’orientation et de coordination des actions de la jeunesse.

Mais là aussi, la réalité interroge. En 2024, Studio Tamani rapportait la fin d’une crise interne après plusieurs mois de suspension des activités du CNJ. Comment une organisation censée porter les urgences de la jeunesse peut-elle se permettre d’être absorbée par ses propres crises internes alors que des milliers de jeunes cherchent du travail, quittent le pays, sombrent dans la débrouille ou deviennent vulnérables aux manipulations politiques ?

Le CNJ est souvent visible dans les moments institutionnels. En octobre 2025, une délégation du nouveau bureau a été reçue à Koulouba par le Président de la Transition. Le communiqué officiel indique que le président du CNJ a réaffirmé l’engagement de la jeunesse à soutenir les idéaux et les actions des autorités de la Transition. Il a aussi formulé des propositions, notamment la création d’un fonds spécial dédié à la jeunesse, l’opérationnalisation du Conseil supérieur de la jeunesse et la mise en place d’un cadre régulier d’échanges avec le Président.

Ces propositions peuvent être utiles. Mais une question demeure : qui assure le suivi ? Quels délais ? Quels indicateurs ? Combien de jeunes bénéficiaires ? Combien de projets financés ? Combien de formations créées ? Combien de jeunes sortis de la précarité ?

Le CNJ ne peut pas être seulement une caisse de résonance des slogans politiques. Une jeunesse organisée doit pouvoir soutenir ce qui est bon pour le pays, mais aussi alerter, critiquer, proposer et défendre les jeunes même lorsque cela dérange le pouvoir.

Une étude publiée par Espaces Africains sur les organisations de jeunesse au Mali montre justement que ces structures doivent être analysées à travers leurs dynamiques d’action, leurs motivations et leur participation à la vie publique. L’étude s’appuie notamment sur des entretiens avec des responsables d’organisations de jeunesse, dont le CNJ-Mali, pour comprendre les logiques d’engagement. Cette approche rappelle une chose essentielle : les organisations de jeunesse ne sont pas neutres. Elles peuvent servir la transformation sociale, mais elles peuvent aussi devenir des espaces de carrière, de proximité avec le pouvoir et de promotion individuelle.

 

Le CSDM : alternative ou copie du même système ?

Face aux critiques visant le HCME, le Conseil Supérieur de la Diaspora Malienne, CSDM, s’est imposé comme une autre structure de représentation de la diaspora. Son existence traduit déjà une réalité : une partie des Maliens de l’extérieur ne se reconnaît plus totalement dans le HCME.

Mais le CSDM court le même risque que les autres : devenir une structure supplémentaire dans un paysage déjà saturé de conseils, de bureaux, de conférences et de déclarations. En avril 2026, Bamada rapportait la mise en place d’un nouveau bureau de 49 membres du CSDM pour un mandat de cinq ans, après des tensions internes. Là encore, on retrouve les mêmes symptômes : recomposition interne, leadership, bureau, mandat, tensions, relance.

La diaspora malienne n’a pas besoin d’une guerre d’appareils entre le HCME et le CSDM. Elle a besoin d’un guichet efficace, d’une représentation crédible et d’un outil de développement transparent. Si le CSDM veut prouver qu’il n’est pas une simple copie du HCME, il doit publier des résultats, pas seulement occuper l’espace médiatique.

 

Le vrai scandale : la population souffre pendant que les représentants se positionnent

Le Mali est un pays jeune, fragile, exposé à l’insécurité, aux difficultés économiques, à la crise scolaire, à la pression migratoire et à une perte de confiance entre citoyens et institutions. La Banque mondiale décrit le Mali comme une économie à faible revenu, peu diversifiée, vulnérable aux chocs climatiques, avec une croissance démographique rapide et des défis importants de sécurité alimentaire.

Dans ce contexte, les associations de représentation ne peuvent pas se comporter comme de simples clubs de notables. Elles ne peuvent pas se contenter de féliciter les autorités, de participer à des audiences ou de publier des communiqués. Elles doivent rendre des comptes.

Le HCME doit dire clairement combien de Maliens de l’extérieur il a accompagné en situation de détresse. Le CNJ doit dire combien de jeunes il a aidé à se former, à trouver un emploi, à financer une activité ou à sortir de la marginalisation. Le CSDM doit prouver qu’il peut transformer la force financière, intellectuelle et professionnelle de la diaspora en projets concrets pour le Mali.

Sinon, ces organisations deviennent ce que beaucoup de citoyens leur reprochent déjà d’être : des escaliers politiques. On y monte au nom du peuple, mais une fois arrivé en haut, le peuple reste en bas.

 

Ce qu’il faut exiger maintenant

Premièrement, toutes ces organisations doivent publier un rapport annuel détaillé : budget, sources de financement, dépenses, activités, bénéficiaires, résultats et limites.

Deuxièmement, elles doivent mettre en place des mécanismes indépendants d’évaluation. Une association qui prétend représenter des millions de Maliens ne peut pas fonctionner sans audit, sans indicateurs et sans transparence.

Troisièmement, le HCME et le CSDM doivent créer une cellule commune d’urgence pour les Maliens de l’extérieur : assistance juridique, rapatriement, décès, détention, exploitation, expulsions, conflits administratifs et protection des travailleurs migrants.

Quatrièmement, le CNJ doit créer un baromètre national de la jeunesse : emploi, formation, drogue, migration, santé mentale, entrepreneuriat, accès au financement et participation citoyenne.

Cinquièmement, toute audience avec les autorités doit être suivie d’un compte rendu public. Les citoyens ont le droit de savoir ce qui a été demandé en leur nom, ce qui a été obtenu et ce qui reste bloqué.

 

Représenter, ce n’est pas applaudir

Le Mali n’a pas besoin d’associations qui parlent au nom de la jeunesse et de la diaspora uniquement lorsque les caméras sont allumées. Le Mali a besoin d’organisations capables de protéger, d’organiser, de proposer, de contrôler et de rendre compte.

Représenter la diaspora, ce n’est pas voyager au nom des Maliens de l’extérieur. C’est défendre leurs droits, sécuriser leurs investissements, protéger les plus vulnérables et transformer leur contribution en développement durable.

Représenter la jeunesse, ce n’est pas applaudir au nom des jeunes. C’est porter leurs souffrances, leurs colères, leurs talents et leurs ambitions.

La vraie question est donc simple : le HCME, le CNJ et le CSDM sont-ils encore des outils au service des Maliens, ou sont-ils devenus des instruments de légitimation politique ?

Tant qu’ils ne publieront pas de bilans clairs, tant qu’ils ne produiront pas de résultats mesurables, tant qu’ils parleront plus au pouvoir qu’aux populations, cette question restera légitime.

 

Maramory Bouka Niaré
Rédacteur en Chef.

 

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