Ennemi public n° 1 : la liberté d’expression.

Dans le compte-rendu du Conseil des ministres du 17 juillet 2026, figurent deux mesures importantes que le régime transitoire a prises : la première, juridique, concerne la déchéance de la nationalité ; la seconde, politique, porte sur la relation du Mali et de la Russie dans le domaine de la communication. La présentation concomitante des deux décisions, et quelques jours avant la sortie de prison de l’ancien Premier ministre Moussa Mara, condamné pour « atteinte au crédit de l’État et opposition à l’autorité légitime », crée entre elles un lien évident, qui montre les efforts de la junte à détruire son nouvel ennemi principal : la liberté d’expression.

Déchéance de la nationalité et liberté d’expression

Depuis que les putschistes ont instauré le maintien au pouvoir d’Assimi Goïta pour une durée sans limite, son mandat de cinq ans étant renouvelable « autant de fois que nécessaire », ils ont usé de moyens banals dans une dictature pour écarter leurs opposants : interdiction de l’exercice des partis politiques, enlèvement, inculpation plus ou moins grave pour une infraction imaginée de toute pièce suivie d’une incarcération… Le sort de trois anciens Premiers ministres est à ce titre éloquent ; deux d’entre eux, qui contribuèrent à établir le régime, ont été mis à l’écart : Moctar Ouane, d’abord, placé en résidence surveillée à la suite du coup d’État de 2021, puis Choguel Maïga, incarcéré depuis août 2025 ; Moussa Mara, lui, a été emprisonné durant un an, jusqu’au 1er août dernier. Mais, avec la loi du 30 décembre 2011 modifiée, le Code des personnes et de la famille va devenir pour les généraux qui dirigent le Mali un nouvel instrument de coercition. Le texte vise à corriger les « insuffisances liées notamment à la protection et à la défense des intérêts de la République », afin de mieux « protéger le pays contre des agissements hostiles de certains nationaux ». Il sera ainsi possible de « déchoir de la nationalité malienne, sauf si cette déchéance a pour effet de rendre apatride, tout Malien d’origine ou le naturalisé Malien qui agit contre les intérêts du Mali ». Bien sûr, la loi mentionne les traîtres, qui font allégeance à un autre État, les terroristes, les sécessionistes et leurs alliés, mais pas les opposants politiques. Cependant, étant donné le traitement que ces derniers subissent depuis la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta, en août 2020, les changements introduits dans le Code des personnes et de la famille les ciblent au premier chef pour restreindre encore la vie politique. Ces modifications n’ont pas pour but d’empêcher leur candidature à des élections – car elles ne se tiendront probablement jamais, et parce que la Constitution de 2023 empêche un citoyen ayant plus d’une nationalité d’être candidat –, mais de les faire taire, pour limiter le plus possible les contestations : la liberté d’expression a remplacé la démocratie, désormais annihilée, sur la liste des droits à supprimer. Pour parfaire cette entreprise, le pouvoir s’attèle à manipuler les esprits par des instruments nouveaux de désinformation.

Désinformation et critique de l’Occident

Le 17 juillet, le gouvernement indique que l’Association des États du Sahel (AES) continue de renforcer ses rapports avec la Russie. Avec elle, en effet, le Mali, le Niger et le Burkina Faso réaffirment « leur convergence de vues sur les questions politiques, de paix, de sécurité et de développement, notamment en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme », et Tafouk TV et Russia Today « ont signé un mémorandum de coopération médiatique »… Mais quels sont les buts de la chaîne Tafouk (« le soleil ») ? Celle qui, sur son site internet, se présente comme « la télévision d’une Afrique souveraine » entend diffuser les informations de l’AES, mais aussi permettre la « souveraineté informationnelle » des membres de la Confédération, selon les mots du président du conseil d’administration, Hélène Haïcha Ayika, dans l’édition du 10 juin 2026 de l’ORTM, la télévision publique malienne. Tafouk y est même qualifiée d’« arme de communication incontournable, en cette période de guerre informationnelle ». En définitive, l’accord avec la Russie vise à accroître le discrédit de l’ancienne puissance coloniale, la France, par la désinformation, et même la fausse information. Comme l’a écrit l’historien Marc Bloch, dans Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, une fausse nouvelle est possible car « les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement ». Tafouk, associée à la radio Daandè Liptako, « la voix du Liptako », va donc pouvoir diffuser avec une ampleur sans précédent les inepties que la junte et son allié, le régime de Vladimir Poutine, publient depuis six ans. Il leur sera ainsi plus facile de détériorer encore les relations entre les Occidentaux et les dirigeants africains sensibles à la critique aveugle des anciennes puissances coloniales, la stratégie du bouc-émissaire les aidant à détourner l’attention de leurs concitoyens de l’inconduite qu’ils leur font subir.

Tout un chacun sait que si le droit le contraint, c’est pour le protéger, de lui-même et des autres. Mais, au Mali, le droit est un instrument de la mauvaise gouvernance, une illustration (parmi d’autres) de la faillite de la morale politique. Les coups très violents donnés à la liberté d’expression contredisent pourtant l’article 5 du Traité créant la Confédération des États du Sahel, qui dispose que les trois États « s’engagent à […] interdire toute mesure coercitive qui impacterait négativement les populations », et l’article 14 de la Constitution de la IVe République garantissant la liberté « de pensée, de conscience, […] d’opinion et d’expression ». Ce sont là deux informations que les nouveaux médias de l’AES pourraient publier dans leurs premières éditions.

 

Balla Cissé

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