Dakar, mars 2025 — C’est un document de près de 80 pages qui risque de faire trembler les couloirs du pouvoir. Transmis en février 2025, le rapport définitif d’audit de la Cour des Comptes du Sénégal, couvrant la gestion des finances publiques entre 2019 et mars 2024, révèle un tableau inquiétant de pratiques budgétaires opaques, de dérives comptables et d’anomalies financières systémiques.
Des recettes gonflées artificiellement
L’un des constats les plus accablants concerne les recettes de l’État. La Cour révèle que des recettes de l’année N sont parfois comptabilisées comme perçues l’année N-1, en violation du règlement général sur la comptabilité publique. Ce procédé fausse les soldes budgétaires en réduisant artificiellement le déficit.
En 2022 et 2023, ces rattachements irréguliers ont respectivement augmenté les recettes de 76,86 milliards et 54,19 milliards de F CFA. Sans ces ajustements illégaux, le déficit budgétaire aurait été de 6,56 % du PIB en 2022 (contre 6,10 % officiellement) et 5,17 % en 2023 (contre 4,9 %).
Des comptes de dépôts opaques et incontrôlés
Plus alarmant encore : la gestion des comptes de dépôt du Trésor, notamment ceux du programme PDIES (Programme de Défense des Intérêts Économiques et Sécuritaires) et du compte CAP/Gouvernement, a échappé à tout contrôle classique.
Plus de 1 343 milliards de F CFA ont été décaissés via le compte CAP/Gouvernement entre 2019 et 2023, souvent sans justificatifs adéquats et hors procédure budgétaire. En 2023, ce même compte a même servi à rembourser une dette bancaire de plus de 305 milliards, sans lien établi avec son objet initial.
La Cour dénonce aussi des affectations de ressources opérées directement par le Ministre des Finances, hors loi de finances, ce qui constitue une violation grave du principe de séparation des pouvoirs budgétaires.
Une dette publique sous-estimée
L’audit met en lumière des disparités majeures dans la gestion et la comptabilisation de la dette publique. Les chiffres transmis par différentes directions du ministère ne concordent pas : des milliards de F CFA de tirages de prêts ne sont pas retracés dans le TOFE (Tableau des Opérations Financières de l’État), ce qui minore le déficit réel.
Ainsi, pour l’année 2023, 696,7 milliards de F CFA de tirages de prêts projets n’ont pas été enregistrés dans le TOFE. Des pratiques que la Cour relie directement à la volonté de respecter artificiellement les seuils de déficit fixés dans les lois de finances.
Une évaluation partielle des dépenses fiscales
Autre manquement de taille : l’absence de rapports annuels sur les dépenses fiscales pour les années 2022 et 2023, en violation des engagements communautaires de l’UEMOA. La DGID invoque des « contraintes de disponibilité des données », alors que la Cour rappelle que la publication est une obligation légale, sans distinction entre données provisoires ou définitives.
Le silence sur les restes à recouvrer
La gestion des restes à recouvrer (créances fiscales) est également pointée du doigt. Le rapport gouvernemental passe sous silence 261 milliards de F CFA de créances douanières. Résultat : la dette fiscale globale au 31 mars 2024 est sous-estimée de près de 40 %.
Un signal d’alarme lancé à la veille des présidentielles ?
Cet audit, inédit par son ampleur, intervient dans un contexte politique tendu, à la veille de l’élection présidentielle de 2025. Il jette une lumière crue sur les méthodes de gestion financière du pouvoir sortant, tout en soulevant des questions fondamentales sur la gouvernance, la transparence et la responsabilité dans l’utilisation des deniers publics.
La Cour des Comptes a recommandé des mesures immédiates pour corriger ces dérives : rationalisation des comptes de dépôts, publication rigoureuse des données fiscales, fiabilisation des systèmes d’information et assignation des opérations à des comptables publics habilités.
Reste à savoir si ces recommandations seront suivies d’effets… ou enterrées dans les arcanes d’une administration qui semble avoir érigé l’opacité en méthode de gouvernement.
Bouka Niaré
Rédacteur en Chef