L’Eco à l’épreuve des réalités économiques : vers une monnaie commune sans l’UEMOA ?

Le projet de monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), baptisé Eco, revient une nouvelle fois sur le devant de la scène. Relancé récemment à Monrovia, l’objectif officiel demeure fixé à 2027. Mais une évolution majeure se dessine : une première phase de mise en œuvre pourrait intervenir sans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).

Derrière cette annonce se cache un changement stratégique important. Le projet, pensé à l’origine comme une union monétaire à quinze États, pourrait désormais avancer avec un groupe restreint de pays, principalement anglophones. Cette option marque un tournant. Elle révèle surtout la difficulté persistante à bâtir une convergence macroéconomique réelle dans une région caractérisée par de fortes disparités économiques.

 

Une intégration monétaire à géométrie variable

Selon les orientations évoquées par les autorités régionales, la première vague de l’Eco pourrait concerner le Liberia, le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone, la Guinée et la Gambie, sous réserve du respect des critères de convergence et de la mise en place d’institutions communes crédibles.

Cette configuration exclurait temporairement les huit pays de l’UEMOA, à savoir le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo.

Or ces États disposent déjà d’une monnaie commune, le franc CFA, géré par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), historiquement arrimée à l’euro. Une réforme engagée en 2019 avait prévu sa transformation en Eco au sein de l’UEMOA, avec un allègement des liens institutionnels avec la France. Cette réforme visait à préparer l’élargissement à l’ensemble de la CEDEAO. Elle est aujourd’hui restée sans suite concrète.

L’hypothèse d’un Eco lancé sans ce noyau existant pose donc une question centrale : assiste-t-on à la naissance d’une union monétaire à deux vitesses ?

 

Un paradoxe économique majeur

Le choix des pays pressentis pour initier l’Eco soulève un paradoxe fondamental. Ce sont précisément ceux qui présentent aujourd’hui les déséquilibres macroéconomiques les plus marqués.

Le Nigeria, première économie régionale et pilier potentiel du projet, est confronté à une inflation structurellement élevée, à une forte volatilité de sa monnaie et à une dépendance persistante aux recettes pétrolières. Son poids économique, qui représente plus de la moitié du produit intérieur brut de la CEDEAO, signifie qu’aucune union monétaire ne peut être stable sans une stabilisation durable de son économie.

Le Ghana, autre acteur clé, sort difficilement d’une crise de la dette ayant nécessité un programme du Fonds monétaire international. Malgré des signaux de redressement, l’inflation reste élevée et la dette publique demeure lourde.

Dans une union monétaire classique, l’intégration commence généralement par les économies les plus stables, afin d’imposer progressivement une discipline collective. Ici, le schéma envisagé est inversé : le projet reposerait d’abord sur des pays encore engagés dans des trajectoires d’ajustement incertaines.

Cela pose un problème de crédibilité. Une monnaie commune ne repose pas seulement sur une volonté politique. Elle exige une convergence réelle des politiques budgétaires, une maîtrise de l’inflation, une coordination macroéconomique étroite et des institutions solides. Sans ces fondations, le risque est celui d’une zone monétaire fragile, exposée aux crises asymétriques.

 

Les hésitations de l’UEMOA

Du côté de l’UEMOA, les signaux sont prudents. La Côte d’Ivoire, locomotive économique de l’union actuelle, pourrait hésiter à abandonner un cadre relativement stable pour rejoindre un ensemble plus hétérogène, dominé par une économie nigériane encore volatile.

Pour ces pays, l’enjeu est clair : pourquoi diluer une union existante, dotée d’institutions opérationnelles, au profit d’un projet dont la gouvernance et la solidité restent à construire ?

Cette prudence reflète une logique économique rationnelle. L’intégration monétaire implique un partage des risques. Or les pays de l’UEMOA pourraient être appelés à absorber une partie des chocs provenant d’économies plus instables, sans garantie de gains immédiats.

 

L’Eco comme levier politique au Sahel

Pour les pays de l’Alliance des États du Sahel, à savoir le Mali, le Burkina Faso et le Niger, la dimension est avant tout politique. Ces États ont fait de la remise en cause du franc CFA un symbole de souveraineté retrouvée.

Dans cette perspective, un Eco lancé hors du cadre CFA aurait une forte portée symbolique. Il représenterait une rupture visible avec l’héritage monétaire colonial, là où les réformes précédentes apparaissaient comme marginales.

Autrement dit, le scénario économiquement le plus fragile pourrait devenir politiquement le plus mobilisateur. La monnaie devient alors un instrument de narration souverainiste autant qu’un outil économique.

 

Entre ambition et contraintes structurelles

Au fond, la question n’est pas seulement celle du calendrier. Elle est celle du modèle. Une union monétaire durable ne peut reposer uniquement sur une volonté politique. Elle nécessite une convergence macroéconomique réelle, des règles budgétaires crédibles, une banque centrale indépendante et une capacité collective à absorber les chocs.

L’Eco se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Soit il devient un projet progressif, fondé sur la stabilité économique et l’intégration institutionnelle. Soit il prend la forme d’un acte politique fort, mais exposé à de lourds risques macroéconomiques.

L’histoire monétaire montre que les unions bâties sans socle économique solide finissent souvent par générer plus d’instabilité que de prospérité. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu est donc clair : transformer l’ambition d’intégration en un projet techniquement crédible, au service du développement, et non en une simple déclaration de souveraineté.

Maramory Bouka Niaré
Rédacteur en Chef.

 

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