La variété française était plus sale que le rap d’aujourd’hui.

Une enquête qui dérange

Pendant longtemps, un récit confortable s’est imposé dans l’espace public : autrefois, la musique française aurait été plus « élégante », plus « morale », plus respectable que le rap contemporain.

Cette certitude vacille après le travail d’archives mené par SEB, qui a passé au crible plusieurs monuments de la variété hexagonale. Sa vidéo met en lumière un angle mort culturel : derrière les mélodies populaires se cachent parfois des paroles et des comportements aujourd’hui impossibles à défendre

Ce que l’on découvre n’est pas marginal. C’est systémique.

 

Quand la pédophilie devient un thème musical banal

Le cas de Garou est emblématique.

Dans son titre Criminel, vendu à plusieurs millions d’exemplaires, il est question d’une relation entre un homme adulte et une adolescente de 14 ans. Le narrateur se plaint surtout d’être puni, laissant entendre que la faute incomberait presque à la jeune fille.

La chanson a été diffusée massivement. Elle est encore disponible sur les plateformes.

Aujourd’hui, un rappeur tenant les mêmes propos serait immédiatement cloué au pilori.

 

Daniel Balavoine, l’icône engagée et la zone grise

On touche ici à un symbole national : Daniel Balavoine.

Dans Les petits lolos, il évoque explicitement le corps d’adolescentes. Interrogé à l’époque, Balavoine expliquait s’être inspiré de jeunes lycéennes croisées sur son trajet, qu’il trouvait « mignonnes ».

Il avait alors plus de trente ans.

Même chez les artistes les plus respectés, le regard posé sur les mineures semblait socialement toléré.

 

Michel Sardou et la nostalgie coloniale chantée en prime time

Avec Michel Sardou, le problème change de registre mais reste tout aussi dérangeant.

Le Temps des colonies est perçu par beaucoup comme une glorification de l’époque coloniale, évoquant serviteurs noirs et domination occidentale.
Dans Ils ont le pétrole mais c’est tout, il oppose la France aux pays arabes sur un ton moqueur, diffusé à grande audience sur TF1.

Ce n’était pas marginal. C’était du divertissement familial.

 

Claude François, France Gall et l’exploitation des très jeunes filles

Les archives autour de Claude François sont particulièrement troublantes.

Interviews d’époque à l’appui, il assumait préférer les filles de 15 à 17 ans, estimant qu’après 18 ans « elles réfléchissent trop ». Certaines fans mineures posaient nues pour lui. Une relation cachée avec une adolescente sera révélée plus tard.

À ses côtés, France Gall apparaît rétrospectivement comme une victime d’un entourage adulte qui sexualisait son image dès ses débuts.

Écrite par Serge Gainsbourg, la chanson Les sucettes est un cas d’école : un texte à double sens sexuel chanté par une adolescente qui, elle, n’en comprenait pas le sens. Toute la France riait. Elle découvrira la vérité après coup, parlant d’humiliation publique.

Gainsbourg ira encore plus loin avec Lemon Incest, clip tourné avec sa propre fille mineure.

Aujourd’hui, ce serait un scandale mondial.

 

Jean-Luc Lahaye, quand les chansons rejoignent les faits judiciaires

Chez Jean-Luc Lahaye, les paroles ambiguës sur les « gamines » prennent une autre dimension après ses condamnations pour corruption de mineurs.

Ici, la musique ne précède pas seulement le réel. Elle le reflète.

 

Rap contre variété : une indignation à géométrie variable

Le rap actuel choque par son vocabulaire cru, ses récits violents ou sexuels. Mais il le fait souvent dans une logique de narration sociale, de provocation assumée ou de fiction.

La variété française, elle, a longtemps normalisé autre chose :

la sexualisation d’adolescentes
le regard d’hommes adultes sur des corps mineurs
la nostalgie coloniale
le mépris culturel
la domination masculine

Le tout enveloppé dans des mélodies douces, diffusées le dimanche à table.

Le rap dérange par sa forme.
La variété dérangeait par son fond, mais personne ne voulait l’entendre.

 

Une mémoire collective très sélective

Ce que révèle cette enquête, c’est notre rapport biaisé au passé.

On accuse aujourd’hui les rappeurs de vulgarité, mais on oublie que leurs aînés chantaient déjà l’abus, l’inégalité et la prédation, simplement avec des violons.

La différence n’est pas morale.

Elle est esthétique.

Avant, c’était maquillé.
Aujourd’hui, c’est frontal.

Et c’est peut-être cela qui dérange le plus.

 

Maramory Bouka Niaré

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