Algérie–Niger–Burkina : une nouvelle triangulation stratégique au cœur du Sahel ?

La visite du président nigérien Abdourahamane Tiani en Algérie est présentée comme un retour au pragmatisme régional. Elle pose pourtant une question politique plus profonde pour l’Alliance des États du Sahel (AES) : cette ouverture vers Alger s’inscrit elle dans une ligne diplomatique commune, ou révèle t elle au contraire une alliance à géométrie variable, davantage confédérale sur le papier que réellement intégrée dans les faits.

Une diplomatie de l’AES encore peu lisible

L’AES se veut un cadre de solidarité stratégique, d’abord sécuritaire, ensuite politique et économique. Or, une alliance de ce type suppose au minimum une coordination des messages, des priorités et des partenariats sensibles.

Dans le cas de l’Algérie, l’enjeu est précisément sensible. Alger n’est pas un partenaire neutre dans l’espace sahélien : elle est à la fois acteur sécuritaire, puissance frontalière, médiateur historique sur le dossier malien, et pays directement exposé aux effets de l’instabilité au nord du Mali et au Niger. Une visite bilatérale du Niger peut être rationnelle pour Niamey, mais elle devient diplomatiquement problématique si l’AES n’a pas clarifié une position commune.

Le signal burkinabè : Alger traite déjà avec deux membres de l’AES

La question de la cohérence s’est renforcée avec l’ouverture parallèle d’un canal Alger Ouagadougou.

En février 2026, le ministre d’État algérien chargé de l’Énergie et des Mines, Mohamed Arkab, a conduit une délégation de haut niveau au Burkina Faso, sur instruction du président Tebboune. La mission a porté sur l’énergie, les mines, la formation et des pistes concrètes d’approvisionnement et de coopération technique.

Autrement dit, l’Algérie n’est plus seulement en discussion avec un État membre de l’AES. Elle travaille déjà avec deux, sur des dossiers structurants. Si cette dynamique se fait sans cadrage collectif, elle installe de facto une logique bilatérale au cœur d’une alliance censée fonctionner de manière concertée.

Le nœud malien : accusations, crise diplomatique et incompatibilité narrative

Le point de rupture est le Mali.

Depuis 2024, Bamako a formulé des accusations répétées contre l’Algérie, l’accusant de proximité ou de complicité avec des groupes armés. L’escalade diplomatique a été alimentée par l’affaire du drone abattu près de la frontière en mars avril 2025, événement qui a marqué un durcissement public entre les deux pays.

L’Algérie a officiellement rejeté les accusations maliennes liant Alger au terrorisme, en les jugeant absurdes et sans sérieux, signe que la confrontation est aussi narrative et politique, pas uniquement militaire.

C’est ici que la cohérence de l’AES est testée. L’objectif premier affiché de l’AES est la lutte contre le terrorisme sur ses territoires. Si l’un de ses membres accuse un voisin central comme l’Algérie de soutenir le terrorisme, pendant que deux autres rétablissent ou approfondissent des relations apaisées avec ce même voisin, l’alliance ne parle plus d’une seule voix sur son propre thème fondateur.

Vers une AES confédérale, donc naturellement dissonante

La lecture la plus réaliste est la suivante : l’AES fonctionne moins comme une alliance intégrée que comme une confédération politique souple, où chaque capitale garde une large autonomie diplomatique.

Cela ne serait pas en soi un “échec” si l’AES assumait explicitement ce modèle. Le problème est que le discours public met souvent en avant l’unité stratégique, alors que les actes montrent des trajectoires nationales divergentes.

Le Niger a une contrainte géographique directe avec l’Algérie et un intérêt logistique évident à sécuriser ce corridor nord. Le Burkina, également enclavé, cherche des solutions énergétiques et des appuis techniques, et Alger propose un package crédible sur ces volets.  Le Mali, lui, est pris dans une relation beaucoup plus politique, héritée de la médiation algérienne, du dossier du nord et des tensions frontalières, ce qui rend le rapprochement plus difficile et plus coûteux symboliquement.

Cette divergence confirme un fait : l’AES peut partager des objectifs, sans avoir encore construit les mécanismes qui transforment ces objectifs en diplomatie commune.

Dysfonctionnement ou phase de construction

Deux interprétations sont possibles.

Première lecture : dysfonctionnement. Une alliance ne peut être crédible si elle n’a pas de doctrine minimale sur les partenariats régionaux majeurs. Sans lignes rouges partagées, chaque membre optimise ses intérêts nationaux, et l’AES devient un label politique plus qu’un instrument stratégique.

Seconde lecture : phase de construction. Une confédération naissante produit mécaniquement des frictions, surtout quand ses membres n’ont pas la même histoire diplomatique avec les voisins. Le test n’est donc pas l’absence de divergences, mais la capacité à les gérer par des mécanismes internes : consultations, médiations intra AES, positions communes sur les crises.

La question centrale : la visite est elle cohérente pour l’AES

Elle est cohérente pour le Niger, clairement.

Elle n’est cohérente pour l’AES que sous deux conditions.

Première condition : l’AES assume officiellement une nature confédérale avec autonomie diplomatique, au lieu de promettre une unité stratégique totale.

Deuxième condition : l’AES crée un cadre de concertation sur les dossiers régionaux critiques, afin d’éviter que la diplomatie bilatérale de ses membres ne contredise frontalement ses propres récits, notamment sur le terrorisme et les alliances régionales.

Sans cela, la séquence actuelle envoie un message simple : l’AES existe, mais son centre de gravité reste national. Et quand l’intérêt national diverge, l’alliance se fragmente, non pas par crise ouverte, mais par accumulation de choix bilatéraux.

 

Maramory Bouka Niaré
Rédacteur en Chef

 

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